Fille ou garçon :
même pas né·e, déjà formaté·e !

Fille ou garçon :
même pas né·e, déjà formaté·e !

Temps de lecture : 7 minutes

Lors de la grossesse, connaître le sexe de l’enfant nous paraît naturel. C’est même un moment fort pour les parents qui se préparent à la venue du nouveau-né. Cette étape, devenue centrale, est pourtant cause et conséquence de nos stéréotypes. 

Dans ce 1er article de la série « C’est une fille ou un garçon ? », qui analyse le poids de cette question dans notre société, découvrons son impact sur notre rapport à nos bébés.

En 2021, ma famille s’est agrandie avec l’arrivée de mon 1er enfant. Dès l’annonce de la grossesse, les questions fusent : « C’est une fille ou un garçon ? », « Tu sais déjà ? Tu veux savoir ? ». Et toujours le même « Oh, c’est courageux de ta part » lorsque je réponds qu’on ne souhaite pas connaître le sexe.

Le bébé arrive et les questions restent. Lorsque je me promène dans la rue, des personnes s’approchent pour faire rire l’enfant, lui caresser les pieds, me dire que c’est un beau bébé. Et, invariablement, on me demande : « C’est une fille ou un garçon ? »

Mais pourquoi cette question ? En quoi connaître le sexe est important ? Est-ce vraiment « courageux » de ne pas savoir ? Pourquoi cette question récurrente des personnes qui nous entourent ? 

Si, en tant que société, nous sommes tellement intéressés par le sexe de l’enfant, c’est bien que la réponse nous importe. Et c’est loin d’être anodin. Car cette question nous façonne dès la grossesse. 

A une époque qui prône l’égalité, il est peut-être temps de repenser cette question qui structure nos relations humaines dès l’enfance.

Le genre, au centre des préoccupations dès la grossesse.

Selon l’Étude longitudinale française depuis l’enfance (enquête ELFE), près de 90% des parents ont souhaité connaître le sexe de leur enfant né en 2011. La raison souvent évoquée : se préparer à l’arrivée du bébé. 

En effet, la venue du nouveau-né est un cheminement pour les parents. Un processus qui passe par un travail d’organisation – préparation des vêtements et équipements, aménagement des espaces, etc. – et par une préparation mentale pour accueillir ce nouvel enfant.

Dans toutes ces étapes, l’information du sexe de l’enfant est centrale… même pour les parents qui ne souhaitent pas le savoir !

Explications.

Selon l’étude parue dans les Actes de la recherche en sciences sociales, connaître le sexe de l’enfant est un moment clef dans la préparation des parents. Pour eux, cette information permet de « concrétiser », « personnifier », et « humaniser » le fœtus. C’est dire comment le sexe est, dans nos mentalités, constitutif de l’identité. 

Les futurs parents peuvent alors projeter leur représentation du féminin ou du masculin sur leur enfant à venir. Selon leurs croyances, ils s’imaginent déjà des traits de caractères, des activités possibles ou des affinités particulières. Cette anticipation est auto-réalisatrice : les parents interagissaient avec leurs enfants de façon différente selon leur sexe (Rubin, Provenzano, Luria, 1974, p. 512-519) et ces derniers intériorisent donc des comportements différents. 

C’est également à travers ces stéréotypes que se décident la décoration de la chambre, la sélection des vêtements et du mobilier, l’aménagement des espaces selon la fratrie… ces choix ne sont pas neutres (puisqu’ils dépendent du sexe de l’enfant) et transmettent certains codes.

L’étude résume : « cette opération précoce de catégorisation […] participe déjà de la socialisation genrée des filles et des garçons qui vont naître. » 

Pour celles et ceux qui préfèrent ne pas savoir, l’étude explique : 

« Certes les représentations et pratiques genrées œuvrent ici de façon moins visible et moins directe durant la grossesse que chez la majorité des couples enquêtés, mais elles agissent.
Le refus de sexuer les préparatifs est ainsi plutôt envisagé comme une mise en suspens provisoire que comme une possibilité de contourner durablement les représentations ordinaires du masculin et du féminin. » 

Par exemple, au niveau vestimentaire, les parents préfèrent acheter des vêtements unisexes plutôt que de “se tromper”, confirmant implicitement qu’il existe des vêtements spécifiques aux garçons ou aux filles.

De plus, beaucoup – qu’ils connaissent ou non le sexe de leur futur enfant – admettent avoir une préférence pour un des deux sexes. Ici encore, ce sont nos idées reçues sur ce qu’est un homme ou une femme qui sont en jeu.

Lorsque le couple a déjà un enfant, l’impact de cette information est familial : on prépare l’aîné·e si l’enfant à naître est de sexe opposé ou n’est pas celui attendu par l’aîné·e ; on sépare les chambres fille/garçon lorsque c’est possible ; on trie les vêtements, surtout si l’ainée est une fille et le second un garçon, pour éviter – notamment – le rose.

« Connaître le sexe avant la naissance est loin d’être un acte de « pure curiosité » comme l’affichent volontiers les parents. […] Cette volonté de connaissance nous informe aussi de la non-indifférence des parents quant au sexe de leurs enfants. »

Les sociologues de continuer : 

« Les parents [font] des choix, tantôt conscients tantôt inconscients (Bourdieu, 1998), au travers desquels ils commencent à rendre leurs futurs enfants conformes, autant à leur classe sociale qu’à leur sexe social. »

Le constat est clair. Malgré leur volonté d’égalité, les enquêtés témoignent de préjugés qui « naturalisent » certains comportements : les garçons sont turbulents et les filles plus sages, une fille aura plus de chance de partager les activités de sa maman et un garçon celles de son papa, etc. Et ces préjugés influencent notre rapport à nos enfants et ceux à venir.

Sexe et genre, la grande confusion

Pourtant, formulée autrement, la démarche peut paraître absurde : en quoi connaître les parties génitales de notre progéniture peut nous aider à nous préparer ?

Nos organes génitaux, comme leur nom l’indique, nous permettent de nous reproduire. Ils ne devraient donc avoir que peu de poids dans notre rapport aux enfants, et d’autant plus pour les bébés. Pourtant, c’est tout le contraire. 

La raison est simple : nous confondons sexe et genre. Le sexe fait référence à la biologie : la personne possède un pénis ou un vagin ; le genre est sociologique, il fait référence à la construction sociale des rôles féminins et masculins dans notre société. 

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, lorsqu’on demande si c’est une fille ou un garçon, on s’intéresse moins au sexe qu’au genre. On s’interroge pour savoir comment interagir avec la personne. La question sous-jacente est donc : quel rôle social dois-je assigner à cet individu ?

C’est problématique pour deux raisons :

1/ Si la question est posée systématiquement, c’est parce qu’il nous est impossible de fonctionner sans la réponse. Notre cerveau, de façon très binaire, nous oblige à penser le monde avec le filtre “homme” ou “femme”. Et alors, impossible de nous débarrasser de nos préjugés. Car, si nous les avions réellement mis de côté, nous n’aurions pas besoin de ces deux catégories ! 

Prenons un exemple simple, lorsque je vois un chien, ai-je besoin de savoir s’il est mâle ou femelle ? Non. Je peux lui faire des câlins, l’interpeller et interagir sans cette information. Celle-ci devient importante pour le cycle de reproduction : faire un élevage, prévoir les chaleurs, éviter les portées non désirées… Tout le reste est une affaire d’éducation.

2/ Nos préconçus alimentent des comportements femmes-hommes distincts et… renforcent nos préjugés. Un cercle sans fin. Dans nos relations aux enfants, ce fonctionnement pose problème : ils deviennent ainsi les héritiers de nos stéréotypes. 

 « On ne naît pas femme, on le devient » nous dit Simone de Beauvoir. Nous ne naissons pas femmes, nous apprenons à nous conformer à des rôles sociaux dès le plus jeune âge. Et il en va de même pour les hommes. 

Sommes-nous condamnés à devenir des stéréotypes ?

La naissance : une rencontre avec l’inconnu

Oui, la préparation à la naissance se fait autour de stéréotypes. Mais si l’étude nous dit une chose, c’est que les parents veulent bien faire. Ils veulent être prêts à l’arrivée de leur chérubin. Connaître le sexe est alors une manière (parmi d’autres !) de se préparer qui repose sur l’idée (fausse) qu’il y a une différence de préparation pour un garçon ou pour une fille. 

L’être à venir porte en lui une multitude de possibilités, que ce soit en termes de caractère, de goûts ou de comportements. Filles comme garçons peuvent être turbulents, souriants ou rêveurs. Le reste dépendra de sa socialisation, ce processus par lequel les individus acquièrent et intériorisent les normes, les valeurs et les rôles qui régissent la vie sociale. Et les parents sont acteurs de ce processus, tout comme l’ensemble de l’entourage de l’enfant (la famille, les amis, les institutions scolaires et extra-scolaires…). 

Ne plus poser la question, c’est accepter l’incertitude. Assumer qu’on ne sera jamais totalement prêt. Qu’on est face à l’inconnu. Ou plutôt à un ou une inconnu·e. Qu’il s’agira de découvrir au fil du temps. 

Ne plus poser la question, c’est aussi s’ouvrir des possibilités. C’est envisager de partager ses hobbies avec son enfant quel que soit son sexe : faire du foot ou du bricolage avec sa fille, comme faire du shopping ou de la cuisine avec son fils. 

Dépassons les limites de notre esprit en arrêtant de nous « adapter » au sexe de l’enfant.

Pour les proches, n’ayez crainte, vous pouvez vous réjouir du nouvel arrivant sans connaître son identité ! Délaissez l’éternelle question et intéressez-vous à la santé des parents et de leur bébé, de leur bien-être. Vous pouvez aussi proposer votre aide. Beaucoup de mères expriment le sentiment d’être dépassées avec l’arrivée du bébé, surtout avec un premier enfant en bas âge. Le plus beau cadeau est alors de les épauler dans cette période délicate de transition.

Réinventons notre rapport à la grossesse

La grossesse est un moment tout particulier. Et pour les futurs parents, connaître le sexe de l’enfant est un moyen de se préparer, de se rassurer, en personnaliser l’enfant à naître. Mais cette information n’est pas anodine : elle exploite nos stéréotypes et conditionne nos enfants.

Garçon ou fille, au fond, peu importe. Certaines questions sont bien plus fondamentales : la santé et le bien-être de la famille, les conditions de son arrivée… 

Et si pour personnaliser l’enfant à naître, on choisissait plutôt un surnom affectif ? « Notre Bebou va bien » m’informait une amie en parlant de son bébé. Dans ma famille, nous avions opté pour “la Boulette”, en référence à la position foetale du bébé (oui, notre imagination est débordante…).

Et vous, comment vivez-vous ou avez-vous vécu la grossesse ?
Aviez-vous envie de connaître le sexe et pourquoi ? 

En nous interrogeant, nous questionnons également la base de nos stéréotypes de genre. Une réflexion importante pour lutter contre nos biais sexistes inconscients, qui ont pourtant des conséquences fortes dans nos vies quotidiennes. Mais ça, je vous en parle au prochain épisode !

2 réflexions sur “Fille ou garçon : même pas né·e, déjà formaté·e !”

  1. J’ai eu deux filles, pour la première j’ai choisi le jaune et le vert pour sa chambre et du bleu pour la deuxième. J’ai voulu connaître le sexe à chaque fois pour pouvoir nommer l’enfant et s’adresser à lui en le nommant. C’était pour moi une façon d’entrer déjà en relation avec mes filles.

    1. C’est amusant parce que, alors que je n’ai pas d’enfants, je me suis fait exactement cette réflexion.
      Connaître le sexe d’un bébé c est pouvoir le nommer et commencer une relation singulière. ( Et je paris que quand on choisis un prénom on se mets déjà à imaginer une personnalité, une attitude, peut être même un visage !)

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