Immigré, exilé ou expatrié :
qui êtes-vous ?

Immigré, exilé ou expatrié :
qui êtes-vous ?

Temps de lecture : 8 minutes

Ou comment le choix des mots influence notre rapport aux autres et au sujet, ô combien discuté, de l’immigration.

Lorsque l’on parle de migrants, on imagine une personne d’un pays pauvre allant vers un pays riche. On pense à celles et ceux qui échouent sur les plages italiennes ou à des familles maghrébines qui viennent s’installer en France pour chercher du travail. 

Pourtant, le phénomène migratoire ne leur est pas réservé : nous pouvons tous migrer un jour dans notre vie. Et ce, pour des raisons très diverses. J’ai moi-même séjourné un an au Royaume-Uni et j’ai hésité à m’y installer.

Rien à voir me dites-vous ? En êtes-vous sûr ?

Un migrant est une personne qui s’installe durablement dans un autre pays que celui de son origine. Un Français qui s’expatrie à Singapour pour travailler est donc, par définition, un migrant comme un autre. 

Pourtant, le terme “immigré” est connoté si négativement que l’on utilise un autre mot lorsque nous émigrons nous-mêmes : nous devenons des expatriés.

Comment sortir des préjugés lorsque l’on parle d’immigration ? Et si le mot lui-même influençait notre perception de la question ?

Le Président Joe Biden, aux Etats-Unis, en est convaincu. Dès son arrivée au pouvoir, il s’empare du sujet et entame une démarche auprès des agences d’immigration pour changer la terminologie utilisée dans les administrations [l’article en anglais]. On ne dit plus “Illegal Alien” mais “Undocumented Noncitizen”.

Qu’en est-il en France ?

A la recherche du mot juste, je m’intéresse notamment à la façon dont les médias et les politiques nous influencent à travers leurs discours. Lors du discours présidentiel sur la crise afghane, la transition sémantique de la question de l’immigration à celle des flux migratoires m’a interpellé. 

Alors que cette question se fait de plus en plus présente sur nos ondes, prenons le temps de comprendre les termes du débat. 

Quelles réalités se cachent derrière le terme “immigation” ? En quoi l’usage de ce mot unique est-il problématique ? Quelles alternatives pour élever le débat ?

Immigration : de quoi parle-t-on ?

Sur les plateaux TV, le sujet est repris en boucle. Les Zemmour, Le Pen et autres Darmanin y reviennent sans cesse. Un seul mot d’ordre : l’immigration. Il y en a trop et il faut que cela cesse. 

Cette idée n’est pas neuve. 

En 2011, lorsqu’éclate la guerre en Syrie, les journaux titrent sur la crise migratoire. En 2021, c’est l’arrivée potentielle des Afghans qui effraie. Demain, ce sera une nouvelle guerre au Moyen-Orient. Ou l’Afrique et ses exilés climatiques.

Jusqu’à présent, les discours sur l’immigration côtoient ceux sur l’identité nationale, la fermeture des frontières et la peur des Autres. Autres religions, autres couleurs, autres nationalités.

On débat sur les chiffres. En hausse et toujours en trop. Sans se poser la question du sujet lui-même. Tellement commun qu’on n’aurait plus à en parler.

Alors, de quoi parle-t-on ?

L’immigration fait référence à l’ensemble des personnes qui, nées à l’étranger, viennent s’installer durablement en France métropolitaine. Ces personnes, ce sont les immigrés.

Parler d’immigration, plutôt que des immigrés, met l’accent sur un phénomène de groupe, collectif et global. On s’intéresse au mouvement plutôt qu’aux personnes. Et puisqu’on parle d’immigration au singulier, on simplifie : on la réduit à un point de départ et un point d’arrivée. 

De ce fait, on gomme les parcours individuels. Car chaque émigré a son histoire, son origine, ses raisons et son parcours semé d’embûches, comme l’explique si bien ce géographe au sujet de la crise syrienne. Pour arriver jusqu’en Europe, de nombreux lieux auront été franchis : certains s’arrêtant ou étant arrêtés en cours de route, quand d’autres y perdront la vie. 

Regarder l’immigration comme un phénomène global oblitère ces réalités : qui se déplace, pour quelles raisons et comment. 

Cette vision n’est pas sans conséquence. Car si toutes ces vies sont réduites à leur déplacement, elles n’ont alors qu’un point commun : leur point de chute. A savoir, la France. La question de l’immigration se pose alors en termes d’accueil : Faut-il ou non ouvrir les frontières ? A-t-on de la place ? Comment gérer les arrivées ?

En changeant les termes du débat, nous pouvons changer notre vision de l’immigration. D’ailleurs, le président Macron l’a bien compris. Dans son discours du 16 août 2021 concernant l’arrivée au pouvoir des Talibans en Afghanistan, il choisit de parler de “flux migratoires irréguliers”.

Que signifie ce changement lexical du Président ?

Les flux migratoires ou la déshumanisation en marche

Avec l’immigration, l’immigré laissait place au collectif. En devenant flux, l’individu disparaît complètement. 

La migration fait un pas de côté. Devenu simple adjectif, le déplacement n’est plus le sujet principal et fait place au flux. 

Un flux, selon le Larousse, est une quantité.C’est aussi la marée montante, opposée au reflux. Enfin, un flux est un mouvement… économique ! Le terme “flux” nous offre donc deux représentations distinctes et complémentaires : l’une met en avant une quantité immense, et fait peur ; l’autre est purement économique et n’appelle à aucun sentiment. Dans les deux cas, notre humanité est tenue à l’écart.

Quantité, comptabilité ou question économique, le flux donne l’image d’un robinet, que l’on ouvre et que l’on ferme. Cette approche pose un nouveau cadre réflexif : Quelle quantité ? Allons-nous être submergés ? Comment l’endiguer ? 

Ces questions peuvent s’appliquer à tout type de flux. Que ce flux soit migratoire – et donc concerne des personnes en chair et en os – devient une question annexe.

Alors, allons-nous être submergés ? La réponse est dans la question. En qualifiant le flux d’irrégulier, on pointe qu’il n’est pas conforme. On est donc potentiellement dans le “trop”. La formulation ne permet pas de penser le contexte de la situation, elle aussi irrégulière, et donc de proposer des solutions adaptées.

Des termes précis pour des réalités multiples

Face à cette déshumanisation assumée du sujet, il est essentiel de rendre sa place à l’humain.  Et si l’on décidait de nommer chaque situation pour les apprécier dans toute leur complexité ? Pour considérer les immigrés dans toute leur dignité ? Car c’est bien de cela dont il s’agit.

Souvent, le migrant est un exilé. Il est forcé de se déplacer et subit la situation. Parler d’exilé met en avant la cause de son déplacement plutôt que le déplacement lui-même. On s’interroge alors sur le pourquoi. 

Est-ce un exilé politique, climatique ? La question est importante puisqu’elle ouvre une réflexion plus large sur le contexte qui a engendré ces migrations, et permet ainsi de penser et coordonner des solutions appropriées. De fait, on ne solutionne pas une crise politique comme on résout une crise climatique.

C’est aussi le moyen de relativiser notre accueil. Lors de crises, bon nombre de personnes sont des déplacés internes qui migrent au sein de leur propre pays. Et lorsqu’ils émigrent, c’est en majorité dans les pays limitrophes. Au Liban, en Turquie et en Jordanie pour la crise syrienne par exemple.

Lorsque l’exilé fait une demande d’asile – et que celle-ci est acceptée -, l’émigré prend alors le statut légal de réfugié. L’Etat protège celles et ceux qui ont dû fuir leur pays afin d’échapper à un danger. Il s’agit d’un droit humain auquel toute personne doit pouvoir avoir accès, dans tous les pays signataires de la Convention de Genève de 1951. 

Parler de réfugiés met en avant le besoin de protection des personnes accueillies sur le sol français – qui cherche un refuge donc -, ainsi que le rôle de l’Etat pour fournir cette protection, le statut légal du terme. La France accueille 340 000 réfugiés selon l’association Oxfam, organisation mondiale de lutte contre la pauvreté.

Parmi les immigrés, certains sont des mineurs sans représentant légal sur le sol français. Un chiffre qui varie du simple au double selon les sources : 16 760 mineures non accompagnées (MNA) en France en 2019 selon le Ministère de la Justice ; plus de 40 000 accueils et prises en charge de mineurs au titre de l’aide sociale à l’enfance selon l’Assemblée des Départements de France.

Enfin, un immigré peut être Français. D’ailleurs, un immigré sur trois a acquis la nationalité française (36%) nous apprend l’Insee. Ils sont 2,5 millions en 2020, autant que le nombre d’expatriés. 

D’une situation à l’autre, les chiffres varient et nous offrent des réalités concrètes plus ou moins importantes. On est loin du raz-de-marée d’étrangers sur le sol français. Et ces personnes sont présentes en toute légalité. 

Comme l’explique le portail sur les données migratoires :

Les migrations irrégulières sont difficiles à suivre car elles se produisent en dehors cadre de réglementation des pays et généralement dans le but d’échapper à la détection. L’évolution du statut migratoire d’une personne, qu’elle passe de la régularité à l’irrégularité ou l’inverse, est également difficile à suivre. En conséquence, les connaissances actuelles sur l’ampleur et la dynamique des migrations irrégulières sont limitées, en particulier à l’échelle mondiale. 

De plus :

L’expression « en situation irrégulière » ne caractérise pas les individus mais leur statut à un moment donné. À la suite d’un changement dans les lois et les politiques nationales, des migrations régulières peuvent devenir irrégulières et vice-versa. Le statut des migrants peut changer au cours de leur voyage et de leur séjour dans le pays de transit ou de destination, de sorte qu’il est difficile d’avoir une vue d’ensemble de la migration irrégulière et du profil des migrants en situation irrégulière. 

Le paradoxe des migrants économiques

Un migrant économique se déplace pour les études ou le travail. Quelle que soit son origine, son âge ou ses revenus. 

Pourtant, on imagine mal utiliser ces termes pour un ingénieur indien recruté pour ses compétences sur les technologies de pointe. Parce qu’il contribue à la start up nation, il est exempté de cette étiquette d’immigré souvent mal aimée. 

A l’inverse, une personne ayant des origines maghrébines sera volontiers jugée comme une personne immigrée sans que ce soit le cas. Elle pourra être considérée comme “volant le travail des Français” alors qu’elle est elle-même Française depuis deux générations. 

Le paradoxe du migrant économique est qu’il est accepté lorsqu’il est bien payé. Alors même qu’on reproche aux immigrés de voler des emplois. Les premiers sont nommés spécifiquement, quand les autres restent dans la catégorie générale des immigrés (même s’ils n’en sont pas).

Le terme “immigré” est connoté si négativement que l’on utilise un autre mot lorsque nous émigrons nous-mêmes : nous devenons des expatriés. L’expatrié ne dépasse pas les frontières pour des raisons politiques, économiques ou écologiques imposées, il se déplace volontairement pour le travail. Cause bien plus noble, puisque voulue et non subie. 

Si cet expatrié est un étudiant, il devient alors un Eramus ou un étudiant international. Un statut également valorisé sur le marché de l’emploi. 

On peut également souligner le cas des évadés fiscaux que l’on nomme injustement “exilés” fiscaux, comme s’ils étaient forcés de s’expatrier pour des raisons économiques. Là encore, un cas de migrants économiques valorisés qui peut alors avoir sa propre nomenclature, son propre nom. 

Ces migrations ont deux points communs : être des migrations économiques choisies et valorisées – souvent effectuées par des Français aisés -, et être désignées par un vocabulaire spécifique. Pour les autres formes de migration, un seul terme fourre-tout et mal perçu : l’immigration. 

Pourtant, la réalité est la même. L’expatrié est un immigré comme les autres : une personne qui s’installe durablement dans un autre pays que celui de son origine.

Reformuler nos discours pour changer de regard sur l’immigration

Ainsi, parler d’immigration nous propose une version simplifiée de la réalité et cadre les questions que l’on se pose à son sujet. La réalité de l’immigration est plurielle. Ces réalités se croisent et appellent à des réponses différentes selon les cas. L’idée ici n’est pas de donner les bonnes réponses, mais seulement de poser les bonnes questions. 

Non plus se dire “Comment arrêter l’immigration ?” mais “Quelles réponses apporter aux exilés climatiques ? aux mineurs isolés ? aux réfugiés politiques ?”. Se demander “Qui sont-ils et pourquoi sont-ils là ?” plutôt que “Pourquoi ne vont-ils pas ailleurs ?”

En filigrane, c’est aussi la question de notre responsabilité collective. Au niveau national comme international. Lorsqu’on parle d’êtres humains, il n’est plus question de chiffres, mais de fraternité. Comme l’affiche notre devise française souvent oubliée.

Arrêtons de penser en termes de flux, et utilisons à présent des termes précis. Et pas seulement pour les migrations valorisées. Reconnaissons les différents parcours des exilés et questionnons nos politiques migratoires. 

Faisons évoluer les termes du débat pour penser le sujet de l’immigration dans toute sa complexité. 

2 réflexions sur “Immigré, exilé ou expatrié : qui êtes-vous ?”

  1. DEGRYSE Joëlle

    En tant qu’exilée et immigrée volontaire, je dirai que le plus important est de respecter le pays qui accueille en s’adaptant à ses us et coutumes. C’est sans doute plus difficile à faire quand il s’agit d’un exil forcé par les événements mais c’est à ce prix que de bonnes relations peuvent s’établir entre le pays d’accueil et l’immigré.e.

    1. Merci pour ce commentaire qui est à la fois la raison qui me pousse à écrire et une source d’inspiration. Car cette idée d’une plus grande difficulté d’adaptation n’est pas forcément vraie : ça dépendra des politiques des pays d’accueil et, notamment, si l’on prône l’intégration ou l’assimilation. Je me note d’écrire un article sur le sujet prochainement et, j’espère, avoir à nouveau ton avis sur le sujet.

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