Les mots nous influencent : reprenons le pouvoir !

Les mots nous influencent : reprenons le pouvoir !

Temps de lecture : 8 minutes

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Salariés ou collaborateurs, assurance ou mutuelle, Black ou Noir·es, charges ou cotisations sociales ? Si ces propositions vous semblent équivalentes, lisez ce qui suit, vous serez sans doute surpris·e.

Avez-vous remarqué qu’on ne dit plus salariés mais collaborateurs, que les cotisations sociales sont devenues des charges, que l’immigration s’est transformée en flux migratoires et qu’on ne parle plus d’accessibilité mais d’inclusion ?

Depuis quelques années, ces glissements lexicaux s’observent dans de nombreux domaines et sont repris à l’envi par les médias ou le gouvernement, avant d’être adoptés définitivement par les citoyens. 

Si l’on peut être tenté de croire à une simple évolution de la langue, il n’en est rien. Ces changements sont politiques : ils sont choisis à dessein et nous influencent au quotidien. 

 

Que signifient ces transformations ? Pourquoi préférer un terme plutôt qu’un autre ?
Qui influence les mots que nous utilisons, et quelle influence les mots ont-ils sur nous ? 

 

A l’ère de l’information en continu, où se bousculent communiqués de presse et grand discours sur nos ondes, il est essentiel de comprendre les concepts cachés au creux des mots. Comprendre pour déjouer l’influence discrète mais réelle des expressions qui s’imposent peu à peu dans les débats et qui façonnent notre réalité. Comprendre pour ne pas (plus !) subir. Comprendre pour agir et réagir.

Pour réussir ce vaste programme, décortiquons ensemble les ressorts du langage et leurs implications.

 

Au commencement était le Verbe

À travers l’histoire, de nombreux chercheurs ont questionné le lien entre langue et pensée. 

Au début du XXe siècle, les linguistes contemporains, guidés par Ferdinand de Saussure, affirmaient que la langue était créatrice de nos pensées. Sans elle, il nous serait impossible de comprendre la réalité qui nous entoure. Comment connaître la liberté si je ne peux la nommer ?

Cette idée forte a ensuite été remise en question : les nourrissons, comme les animaux, sont tout à fait capables de reconnaître un chat sans pour autant mettre un mot dessus. Ce serait plutôt la pensée qui crée notre langue et reflète nos schémas mentaux. Ce qui explique l’existence de vocabulaire lié à une culture, à l’image des nombreuses façons de désigner la glace et la neige chez les Inuits ; ou la difficulté de traduire certaines expressions d’une langue à l’autre, tel le terme “nagori” en japonais qui exprime la nostalgie de la saison qui s’achève.

La réalité se situe entre les deux. La pragmatique nous apprend que la langue – les mots – nous permet d’accéder à des représentations : le mot ne contient pas l’idée et ne la reflète pas non plus, il la suggère. Quand je parle d’un oiseau, vous avez une image d’un animal à plume (la représentation), qui n’est pas la fidèle réalité. Puisque vous ne savez pas si je parle d’un canari… ou d’une autruche.

La langue est un système, avec ses codes et ses valeurs, qui est à la fois le fruit d’une histoire – qu’il est important de questionner -, et la source de l’histoire à venir. En tant que convention sociale, elle permet à tous de se comprendre en utilisant les mêmes références. Ces références évoluent en fonction de la société, et de ceux qui la font. Le sens d’un mot aujourd’hui n’est pas le même qu’hier ou que demain. Certaines expressions se meurent quand d’autres apparaissent. Et cette évolution n’est pas anodine : que nous suggèrent les mots qui font notre quotidien ? 

 

Des mots qui influencent…

Les mots sont des marqueurs historiques, sociaux et philosophiques. Ils témoignent d’une époque, d’un milieu social, d’un âge, d’une région ou encore d’un positionnement politique. Comme le démontre Damon Mayaffre dans son analyse des discours du Président Macron où, dans une même parole, le Président use de mots progressistes – dits de gauche – et réactionnaires – dits de droite – assemblés au service d’une politique du “en même temps”. De ce fait, il réussit le tour de force d’être “en même temps” de gauche et de droite par sa terminologie.

Ces marqueurs nous influencent de manière visible en faisant appel à des stéréotypes. L’usage de jargon peut nous donner l’impression d’avoir affaire à un expert ou un pédant ; quand l’emploi de régionalismes, souvent associé à un accent, peut donner l’illusion d’un manque de culture ou de compétence. 

De manière plus subtile, ils nous influencent aussi à travers la connotation : chaque terme porte en lui une nuance qui le teinte d’un caractère particulier. C’est pourquoi il n’existe pas réellement de synonyme. Pour deux mots que l’on pense équivalents, l’un peut être entendu négativement et l’autre positivement.

Entre être consciencieux et être tatillon, il n’y a qu’un pas : dans les deux cas, on pointe l’importance du travail bien fait. Pourtant l’un est une qualité, l’autre un défaut. Et avant même de connaître la personne, se forme un a priori qui peut influencer notre comportement.

Enfin, les mots nous influencent selon leur utilisation. C’est toute la force de la rhétorique. Par exemple, nous pouvons accepter plus facilement des idées qui nous sont étrangères par le seul fait d’y être exposé régulièrement. Que l’idée soit bonne… ou non. Ainsi, en 2020, l’institut de sondage Ifop interrogeait les Français sur ce qu’était « une “tenue correcte” pour une fille au lycée ? ». La formulation tout comme les réponses proposées ont été vivement critiquées : la première postule d’emblée qu’il existe une tenue correcte, et les secondes légitiment les tenues listées comme étant problématiques.

Stéréotypes, connotations, techniques rhétoriques… les mots nous suggèrent une vision de l’autre, et par extension, une vision du monde. Si pour les exemples mentionnés plus haut, il est aisé d’identifier la valeur positive ou négative connotée dans une expression, ce n’est pas toujours le cas. 

 

… aux mots sous influence

Dans la bataille des idées, les mots sont des armes.

S’approprier certains mots pour transmettre des concepts bien choisis est un phénomène ancien. Internet et l’information en continu ont seulement décuplé son impact. De tout temps, des groupes se sont battus pour prendre le pouvoir à travers la langue. 

Lobbies, médias, gouvernements et militants en tout genre essaient de trouver les mots justes pour nous influencer. L’histoire est ensuite écrite par les vainqueurs. L’évolution de la langue, loin d’être “naturelle”, est le résultat historique de ces luttes sous-jacentes. 

Ainsi, pendant plusieurs siècles, les noms de métiers coexistent au féminin et au masculin. C’est au XVIIe siècle que l’Académie française supprime certains métiers féminins et qu’est déclaré : 

« Le genre masculin, étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble. »
Claude Favre de Vaugelas, Remarques sur la langue française, 1647.

Adieu poétesses, médecines, professeuses, philosophesses, peintresses et autrices. L’homme devient neutre et les femmes s’effacent.

Il faudra attendre quatre siècles plus tard pour que la féminisation des métiers, ou le rejet d’une masculinisation forcée – l’idée n’est pas la même ! – soit acceptée par l’institution. Un changement encore discuté dans la société et peu utilisé. 

Alors, qui nous influence ? La réponse est multiple. Il n’y a pas un mais des acteurs qui impulsent les glissements de sens, et rien n’est gagné d’avance. C’est à chacun d’être vigilant, pour éviter d’utiliser des mots dont la signification profonde nous échappe et nous conditionne secrètement. 

 

Reprendre le pouvoir sur la narration de notre société et de notre vision du monde.

Prendre conscience des mots qu’on nous assène et de ceux qu’on utilise permet de reprendre la maîtrise de notre réalité. Car, comme le dit si bien Georges Orwell, écrivain et praticien de la langue : 

« Ce qui importe avant tout, c’est que le sens gouverne le choix des mots et non l’inverse. En matière de prose, la pire des choses que l’on puisse faire avec les mots est de s’abandonner à eux. »
George Orwell

Comment faire ? Comprendre, puis agir. Comprendre pour agir.

1/ S’informer pour comprendre

Si vous êtes arrivé jusqu’ici sans vous demander qui est à l’origine de ce texte, il est peut-être temps de vous poser la question… 

Rien n’est neutre. Même le scientifique le plus objectif reste humain, avec ses croyances et ses failles. Selon son histoire, il aura plus ou moins d’aisance à remettre en question ses travaux ou ses connaissances, à se poser des questions pour ouvrir de nouveaux champs de recherche. 

Lorsque vous écoutez un discours ou lisez un texte, demandez-vous qui est l’auteur. Quelle est son histoire et ses convictions. Non pas pour discréditer le propos, mais pour le mettre en perspective. Voir les points forts et les points faibles. Les arguments impactants et les “oublis”. Les zones de non-dits peuvent être aussi importantes, voire plus, que ce qui est dit.

Ici, vous lisez le texte d’un·e passionné·e d’écriture, qui a étudié pendant cinq ans les stratégies de communication, s’intéresse à la fabrication des médias, suit avec attention des créateurs de contenus et a travaillé sur le discours de marque. Vous lisez une personne qui scrute les luttes sociales et souhaite s’engager à sa manière dans la vie citoyenne. Forcément, ce parcours influence mon regard. 

La lecture de Mythologies, de Roland Barthes (1957), m’a questionné·e. L’auteur y décrypte les actualités de son époque en explicitant les mythes – les histoires, croyances ou représentations – sur lesquelles elles reposent. Aujourd’hui, c’est Clément Viktorovitch, politologue, qui prend la relève au travers de ses émissions. Et c’est aussi ce que je souhaite proposer à travers cet article et ceux de ma newsletter (pour s’abonner, c’est ici).

2/ Les mots comme moyen d’action

Au-delà de s’informer pour ne plus subir, il est aussi possible d’agir. Les mots sont performatifs : parler, c’est déjà se mettre en action. 

Parce que nommer, c’est maîtriser. Avoir un vocabulaire riche permet d’avoir une vision plus fine de la réalité. 

Parce que nommer, c’est reconnaître l’existence d’un phénomène, d’une chose ou d’une personne. En choisissant un terme, on rend visible un concept et une idée. C’est parfois même rendre visible l’invisible.

Parce que nommer, c’est aussi agir.

Prenons l’exemple des émotions. Si je me contente de trois émotions – la peur, la colère et le bonheur -, je me prive d’un panel de nuances qui me permettrait de mieux me connaître et de mieux comprendre l’autre. Reconnaître leur existence les met ensuite à distance : être en capacité de les nommer nous calme. Les professionnels de la petite enfance le savent. Jusqu’à nous rendre notre capacité d’action. Comme l’explique cet article d’Harvard Business Review sur la régulation des émotions

Autre outil pour reprendre la main sur les mots : les néologismes. Langue vivante et vivace, proposons de nouveaux mots avant qu’on nous les impose. Jouons avec les mots. Dans son entretien dans l’émission Viens voir les docteurs, l’auteur Alain Damasio échange sur le pouvoir des mots et revendique l’usage de néologisme. C’est ainsi qu’il a créé le mot “volt”, plus à même de capturer l’énergie de la révolte. 

Vous pouvez vous aussi tester le pouvoir des mots. A l’image de cette professeure qui explique : 

Depuis l’an dernier, je ne demande plus à mes étudiants “Des questions ?” mais “Quelles questions avez-vous pour moi ?”. Ça fait toute la différence. Je me suis demandée : quel simple changement d’expressions, de mots ou de questions peut m’aider à enseigner ?
Dr. Jacqueline Antonovich (@jackiantonovich) sur Twitter [en anglais]

Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) nous dit Marshall B. Rosenberg. Soigner son langage est alors le premier pas vers soi, et vers l’autre. 

 

Quel monde pour demain ? Ecrivons la suite de notre histoire

Les mots peuplent nos imaginaires. A la fois source et produit de nos pensées, ils nous influencent par les idées et concepts – souvent cachés – qu’ils contiennent. 

Une influence qui peut prendre de multiples formes. Un mot ou une expression, utilisée régulièrement ou à laquelle nous sommes souvent exposée – l’effet de simple exposition -, crée une image préconçue sur un sujet. Lorsque nous sommes confrontés à de nombreux changements lexicaux, c’est toute une vision du monde qui évolue.

S’informer devient alors primordial pour prendre conscience de la puissance des mots et devenir un acteur de changement. Pour prendre part à la bataille des idées, et reprendre la maîtrise sur les représentations qui constituent notre réalité.

 

Parce qu’ils influencent notre façon de voir le monde, de penser et d’agir, le choix de nos mots est un enjeu de société.

 

 

La langue est une convention sociale. Elle est mouvante et s’adapte à la société. Ce n’est pas la règle qui prime, mais son usage. Par vous et moi. 

Interpellons les médias et les politiques sur leur lexique. Démontons les idées préconçues. Créons de nouveaux imaginaires. Saisissons-nous de la langue pour penser un avenir en commun. Ouvrons de nouvelles perspectives. 

 

Avez-vous des mots qui vous irritent, vous choquent, vous enchantent ? Êtes-vous plutôt charges ou cotisations sociales ? Quel futur voulez-vous et quels mots pour l’écrire ?
 

Ecrivez-moi et commençons dès aujourd’hui à ouvrir la voix.

2 réflexions sur “Les mots nous influencent : reprenons le pouvoir !”

  1. 👏🏻 Les mots me manquent 😉

    (Bon… Je vais essayer de faire un peu plus attention à mes mots, désormais !)

Répondre à DEGRYSE Joëlle Annuler la réponse

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